Où et quand commence-t-on à parler de santé sexuelle ?

C’est dans le cadre du développement d’un hygiénisme domestique privé (hygiène personnelle) au XIXème siècle qu’apparaît le concept de santé sexuelle (par distinction d’une approche de santé publique populationnelle). Ainsi, on retrouve les origines de l’utilisation des termes « santé sexuelle » au Royaume-Uni et aux États-Unis. Mais bien que le concept de santé sexuelle apparaisse simultanément dans ces deux pays, les approches ne sont pas exactement les mêmes.

Les différentes approches de la santé sexuelle au XIXème siècle.

Aux États-Unis

C’est dans le mouvement de réforme sanitaire, en lien avec le protestantisme, que les premières références à la santé sexuelle apparaissent. La santé sexuelle est ici prônée comme hygiène de vie et renvoie à une éthique personnelle (en lien avec l’éthique protestante).

La réforme sanitaire américaine favorise le développement de médecines dites alternatives. Celles-ci se veulent plus scientifiques (c’est-à-dire, ici, plus observationnelles) et préventives que la médecine spéculative dominante (« orthodoxe ») qui peine à soigner en recourant aux saignées et à des substances nocives comme le mercure. Se développent ainsi le végétarisme, l’hydrothérapie, la physiologie phrénologique,  ou encore l’homéopathie et l’herboristerie. C’est dans ce cadre qu’est utilisée la notion de santé sexuelle.

Ici, la santé sexuelle désigne l’absence de maladies sexuelles. Mais elle est aussi associée à l’idée de bonheur : celui de conduire sa vie de sorte à suive les « lois de la vie », qui sont aussi « les lois de la santé », qui nous permettent d’être heureux, selon une éthique protestante de la tempérance. 

Quelques acteurs de la santé sexuelle aux États-Unis au XIXème siècle :  Sylvester Graham (pasteur), Orson Squire Fowler (phrénologue), James Caleb Jackson (médecin), John Harvey Kellogg (médecin)

Au Royaume-Uni

Ici, c’est dans le mouvement du contrôle des naissances que le concept de santé sexuelle est développé. C’est le médecin George Drysdale qui, au milieu du XIXème siècle, développe en particulier la notion de santé sexuelle, en la concevant comme une vertu.

Selon lui, pour maintenir la santé sexuelle, il convient de se conformer à la loi de l’exercice physique, qui constitue un devoir moral. En d’autres termes, G. Drysdale encourage les pratiques sexuelles, y compris hors mariage, parce qu’elles permettent de maintenir selon lui une bonne santé sexuelle générale.

Sa conception de la santé sexuelle s’inscrit dans une approche néo-malthusienne du développement démographique. Les néo-malthusiens s’inquiètent de la croissance démographique, qui s’accélère et risques selon eux de dépasser la croissance des ressources, ce qui provoquerait des difficultés à nourrir l’ensemble de la population. Ils sont donc en faveur d’un contrôle des naissances.

Mais là où les malthusiens proposaient un contrôle par l’abstinence sexuelle, les néo-malthusiens sont eux contre l’abstinence (qui va à l’encontre du devoir moral d’exercice physique). Drysdale et les autres néo-malthusiens, en plus d’encourager l’activité sexuelle, promeuvent donc l’utilisation de méthodes contraceptives (comme le coït interrompu, les rapports en dehors de la période de fécondation, ou encore l’introduction d’une éponge dans le vagin). 

Contrairement à la réforme sanitaire aux États-Unis, Drysdale conçoit la santé sexuelle contre les religions. Sa conception de la sexualité dénote de celle de ses contemporains, dont beaucoup prônent plutôt le puritanisme.

La santé sexuelle aux XXème et xxie siècles.

Aux États-Unis

Au début du XXème siècle, dans le cadre du développement du mouvement d’hygiène sociale, Maurice Bigelow, membre de l’ASHA (American Social Hygiene Association), reprend le terme de santé sexuelle aux États-Unis. Il la définit alors comme étant l’un des objets des différents stades de l’éducation sexuelle. Elle devient dès lors un enjeu de santé publique, et non plus seulement d’hygiène personnelle. 

M. Bigelow lie la santé sexuelle à l’hygiène sexuelle, qui est l’objet de la première phase nécessaire à l’éducation sexuelle. Les autres phases selon lui sont la biologie de la reproduction, l’hérédité et l’eugénisme, l’éthique et la sociologie du sexe, la psychologie du sexe, et l’esthétique du sexe.

Par ailleurs, durant la première moitié du XXème siècle, se développe aux États-Unis et en Europe une conception positive de la santé, qui n’est plus comprise comme la simple absence de maladies, mais comme le fait de pouvoir mener une vie de bien-être. Cette logique est corollaire au développement des systèmes de santé, et sera reprise par l’OMS à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. 

La santé sexuelle post Seconde Guerre mondiale : la planification familiale et la notion de plaisir.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la logique néo-malthusianienne développée au XIXème siècle s’étend et est reprise par les mouvements de planification familiale.

Mary Steichen Calderone, directrice médicale de la fédération américaine pour le planning familial, fonde en 1964 le Conseil d’Information et d’Education Sexuelle des Etats-Unis (Sexuality Information and Education Council of the United States — SIECUS). Elle associe directement la santé sexuelle à la planification familiale, entendue alors comme le contrôle des naissances.

Mais ces rapports directs entre la planification familiale et la santé sexuelle sont remis en question dans les années 1970 par des sexologues participant aux réunions de l’OMS. La planification familiale conçoit la santé sexuelle et la contraception en rapport avec le contrôle des naissances, mais les sexologues appuient et mettent en avant l’importance de la notion de plaisir. Il y a alors tensions entre ces deux approches de la santé sexuelle lors des réunions de l’OMS, qui cherchent à formaliser la formation des professionnels de santé en matière de sexualité.

Puis, entre les années 1970 et 1990, on constate dans les pays occidentaux une évolution des mouvements de planification familiale, qui se détachent du contrôle des naissances pour s’orienter vers la notion de droits des femmes.

Lors des conférences du Caire et de Pékin organisées par l’ONU au milieu des années 1990, les mouvements féministes font valoir les droits reproductifs. En 1996, la Fédération internationale pour la planification familiale (IPPF) publie sa charte des droits sexuels et reproductifs.

Du côté des sexologues, l’Association mondiale de sexologie (WAS, qui deviendra en 2012 l’Association mondiale pour la santé sexuelle) valide en 1999 sa Déclaration des droits sexuels, qui met en exergue le droit au plaisir sexuel, dans une optique plus indépendante de la question des droits reproductifs.

Ces évolutions ont emmené la question de la santé sexuelle sur le terrain des droits sexuels. En 2001, l’Organisation panaméricaine de la santé (PAHO, émanation régionale de l’OMS), conjointement avec la WAS, propose pour la première fois une définition de la santé sexuelle en lien avec les droits sexuels. En 2002, l’OMS suit ce mouvement en liant elle aussi la santé sexuelle aux droits sexuels dans sa nouvelle définition de travail.

Santé sexuelle positive et santé sexuelle négative.

Dès la définition positive de la santé par l’OMS comme état de bien-être et pas seulement comme l’absence de maladie, se sont fait jour des critiques selon lesquelles la santé et le bien-être sont deux conditions différentes.

Seule la définition négative (absence de maladies), non encombrée des valeurs sociales attenantes à l’idée de bien-être, serait par ailleurs opératoire dans le champ médical.

Ces tensions se retrouvent aujourd’hui concernant la santé sexuelle, entre les approches qui s’inscrivent dans le fil de l’OMS et qui défendent des valeurs et des droits, et celles qui relèvent de la médecine sexuelle se revendiquant de la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine), plus fonctionnaliste et fortement influencée par l’urologie depuis le traitement des troubles de l’érection chez l’homme par la chimie médicamenteuse (inhibiteurs de la PDE5).

Les deux approches utilisent le terme de « santé sexuelle », mais selon des conceptions différentes, l’une positive, l’autre négative.

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